Culture

1996, création de l’Université populaire albanaise

1996: Un long chemin vers l’intégration, de l’accueil des albanophones à l’interculturalité

Les vieux locaux de la rue de Lyon ne sont plus qu’un souvenir. Aujourd’hui, grues et marteaux-piqueurs se déploient là où, en avril 1996, l’Université populaire albanaise (UPA) voyait le jour. Quatre ans après le début de la guerre de Bosnie, qui allait mettre à genoux l’ex-Yougoslavie et précipiter sur les routes de l’exil des dizaines de milliers d’albanophones.

Née en Albanie, Albana Krasniqi Malaj est arrivée à Genève en 1992, comme étudiante. «Je parlais déjà français», précise-t-elle, avant d’ajouter: «Ici, on considérait les albanophones comme des «Yougos», on mélangeait tout.» En 1996, elle devient membre fondatrice de l’UPA, dont elle est aujourd’hui la directrice. «Sa création était le fruit de deux ans de réflexion avec le Centre social protestant, le Centre d’information du Kosovo, un groupe d’Albanais actifs et, surtout Ueli Leuenberger!»

Grâce à Ueli Leuenberger

Albana Krasniqi Malaj ne tarit pas d’éloge sur l’ancien président des Verts suisses et ex-conseiller national, «le vrai fondateur de l’UPA. Les Albanais n’auraient pu faire ça tout seul, la presse et la population suisses n’étaient pas très amicales envers eux. Ueli, lui, a su convaincre le Conseil d’Etat, la Confédération, les communes, il a trouvé les appuis nécessaires. Raison pour laquelle nous lui avons rendu hommage le 1er décembre dernier lors d’une cérémonie à l’ONU, à l’occasion de la fête nationale albanaise et de nos vingt ans d’existence.» Ueli Leuenberger a dirigé l’UPA jusqu’en 2002, et de nombreux politiques genevois se sont succédé à la présidence, tenue actuellement par Manuel Tornare  » L’homme du changement dans la continuité »relève Albana Krasniqi Malaj. Celle-ci ne boude pas son plaisir en rappelant que lors de sa nomination comme directrice, en 2008, c’est l’ex-conseillère nationale Maria Roth Bernasconi qui accédait à la présidence: «Deux femmes à la tête d’une association très masculine», sourit-elle.

Les trois vagues

Les choses ont bien changé aujourd’hui. Mais un petit retour en arrière s’impose… Pour mieux comprendre la création de l’UPA, sa directrice remonte volontiers aux années soixante. «La majorité des albanophones sont venus ici à cette époque, car des conventions liaient la Suisse et l’ex-Yougoslavie. Ceux qui arrivent, en majorité des Kosovars, sont des saisonniers, employés sur des chantiers. Une main-d’œuvre masculine, peu qualifiée, qui ne s’intègre pas car elle n’a pas de projets ici. Pour eux, la Suisse est un dortoir et un lieu de travail. Ils n’apprennent donc pas la langue, ni ne se forment.»

La seconde vague, dans les années quatre-vingt, est tout autre. «Plutôt des intellectuels et des étudiants opposés au régime. Ils sont recherchés dans leur pays, donc n’envisagent pas d’y retourner. Leur intégration est meilleure.»

Puis vient la troisième vague, celle qui fuit la guerre au début des années nonante. «Ce sont alors les premiers regroupements familiaux, dans des conditions «sauvages» le plus souvent. A cette époque je travaillais à Genève pour l’Office fédéral des réfugiés. Le centre d’enregistrement était à la Praille. Là, j’ai récolté de nombreux témoignages de femmes violées», confie, le visage fermé, Albana Krasniqi Malaj. «Emotionnellement, oui, c’était lourd», ajoute-t-elle pudiquement.
L’UPA est créée pour venir en aide à ces déracinés. Mais pourquoi «Université»? «C’est une question de philosophie, explique la directrice. Outre l’accueil et la socialisation, notre but était aussi d’offrir une formation à ces gens, leur donner des chances égales de s’intégrer, même si beaucoup sont repartis au pays, bien plus qu’on ne le croit. Donc université, mais populaire.» Albana Krasniqi Malaj se souvient qu’au début, dans les locaux des Charmilles «il y avait surtout des hommes, fumant sec et gardant les yeux rivés sur le poste de télévision branché sur la chaîne nationale albanaise, qui diffusait notamment des images des camps. Ils essayaient de distinguer un visage connu, dont ils étaient sans nouvelles…»

Accueil, intégration et formation

Aujourd’hui, le contraste est énorme. Dès 2000, la principale mission de l’UPA est devenue la socialisation par la formation, petit à petit étendue à toutes les populations. «L’intégration est bien meilleure dans la mixité sociale, religieuse et de genre.» De très nombreuses femmes fréquentent l’UPA qui a déménagé à la rue du Surinam, toujours dans le quartier des Charmilles. «Nous n’avons plus que 25% d’albanophones parmi nos apprenants, relève la directrice. Et je suis la seule Albanaise au sein de la petite équipe dirigeante.»

L’UPA a aussi étendu ces activités. Citons pêle-mêle les cours de français, d’intégration genre, les programmes d’encouragement pour les enfants dès le plus jeune âge, l’aide aux devoirs, l’accompagnement des parents dans le suivi de la scolarité… La liste n’est pas exhaustive. «Nous avons opéré un tournant important, se réjouit Albana Krasniqi Malaj. Et j’ai l’espoir qu’en 2017, nous deviendrons une sorte d’université interculturelle dont les objectifs, outre la formation, demeurent l’accueil et l’intégration.»

Article paru dans la Tribune de Genève