Intervista

« La naissance d’un Etat est comme celle d’un enfant »

Entretien avec Ramadan Avdiu, Consul général du Kosovo à Genève et militant engagé de longue date en faveur de l'indépendance du Kosovo

A l’occasion du dixième anniversaire de la Déclaration de l’Indépendance du Kosovo, le Consul Général du Kosovo, Ramadan Avdiu, me reçoit dans ses bureaux à Genève.

A peine installée, j’entame la discussion avec ces quelques mots: Dix ans déjà que les Kosovars pleuraient d’émotion dans la liesse de l’indépendance proclamée, est-ce qu’aujourd’hui ce progrès est largement assombri par la crise économique du pays ? Et oui, déjà dix ans, me dit-il, avant de se diriger vers le texte de la Déclaration de l’indépendance accroché au mur de son bureau. C’est avec fierté et émotion, qu’il me montre sa signature qui est apposée auprès des 109 autres députés de l’époque. « Je m’en souviens comme si c’était hier.  C’est une date historique pour le pays, une date à laquelle j’ai eu l’honneur et le privilège de participer. Lorsque j’ai signé, j’ai eu une pensée triste et joyeuse à la fois pour tous les camarades, mais aussi les femmes et les hommes de poigne qui avaient inspiré notre lutte, pour tous ceux qui n’étaient plus parmi nous. Je me souviens, le 17 février, c’était un dimanche, il faisait extrêmement froid mais le sang bouillonnait dans nos veines. Je me rappelle avoir donné une interview pour l’équipe de radio suisse romande qui s’était déplacée pour recueillir les premiers témoignages de la diaspora albanaise revenue au Kosovo. Ce fut un grand moment pour chacun d’entre nous ».

Pour cet entretien, j’avais prévu d’aborder avec le Consul général, la situation actuelle du Kosovo. Sachant que durant les premières années de l’Indépendance, il avait vécu au Kosovo, je voulais lui demander ce qu’il avait pensé de ces dix années tumultueuses pour le Parlement du Kosovo, dix années dont la vie politique avait tournée autour de ceux et celles qui sont restés accrochés au pouvoir. Je voulais connaître son point de vue sur les prédictions qui sont chaque fois plus alarmantes et sur la jeunesse kosovare désenchantée qui peine à se construire une perspective d’avenir sur place. Son opinion m’intéressait particulièrement, puisque après cinq années de prisons pour activités politiques clandestines au Kosovo, le Consul général a vécu à Genève en tant que réfugié politique, puis était retourné au Pays pour contribuer à sa reconstruction. Mais, d’entrée de jeu, je comprends qu’à la veille de ce dixième anniversaire, nous avons tous en tête le jour de la Déclaration de l’Indépendance, et que inévitablement, à l’instar du Consul, nous nous remémorons tous combien nous étions convaincus que le plus jeune pays du monde deviendrait rapidement un pays émancipé où régnerait la solidarité, la justice sociale, l’éducation universelle, la santé pour tous, le logement décent, une pension digne et que la redistribution des richesses nationales deviendrait une réalité .Dix ans se sont écoulés, et il y a comme un sentiment général que la plupart de ces dispositions sont en fait devenues quasi lettre morte.  Qu’en pensez-vous M. le Consul général ? Loin de partager le pessimisme de ma question, M. Avdiu estime que la naissance d’un Etat est comparable à celle d’un enfant, il lui faut du temps pour grandir et consolider son avenir. Nous manquons encore d’expérience, me fait-il remarquer, nous manquons de savoir-faire, de tolérance envers la pluralité de pensée, etc. Et puis, ajoute-t-il, les politiciens n’ont pas encore compris que le concurrent politique n’est pas un ennemi, mais juste un opposant. Je sais que le Kosovo a besoin de temps, et c’est pour cette raison que je reste optimiste.  A ce stade de la conversation, je me dis que le Kosovo donne l’impression de vivre en permanence dans l’attente d’un événement temporel qui pourrait enfin faire basculer la situation en faveur des rêves de toutes celles et ceux qui se sont engagés et sacrifiés pour la liberté et la paix. D’aileurs,  M. Ramadan Avdiu se souvient de ces idéaux qui, encore aujourd’hui, motivent ses actions. C’est là qu’il m’informe avoir eu trois filles : « La première est naît pendant l’occupation, la deuxième durant mon exil, et la troisième, après l’indépendance. La troisième est encore très petite, elle a encore beaucoup de choses à apprendre mais je suis convaincu que de très beaux jours l’attendent. »

 

Né en 1964, l’histoire Ramadan Avdiu illustre l’histoire de nombreuses femmes et hommes de sa génération. Nombreux sont ceux qui ont connu la prison et l’exil. Depuis 2013, Ramadan Avdiu occupe le poste de Consul général, et chaque année, avec son équipe, il traite près de 4’000 dossiers de la diaspora kosovare établie en Suisse romande (Neuchâtel, Fribourg, Valais et Genève) ainsi qu’en France voisine. Lorsqu’il se tourne en arrière, c’est surtout sa femme qu’il remercie, car sans son appui, pour lui, aucun combat n’aurait été possible.