DE Balkani

“Pour ceux qui ne sont pas revenus: une voix de Qyshk”

Un témoignage du massacre de Qyshk (commune de Peja), le 14 mai 1999. Entretien avec l’auteure du livre, Edona B. Kelmendi.

Il y a des livres que l’on lit, et il y a des livres qui coupent le souffle. “Për ata që s’u kthyen” d’Edona B. Kelmendi n’est pas un livre que l’on referme facilement. C’est un récit qui reste dans le corps, parce qu’il vient d’une enfant qui a vu ce qu’aucun enfant ne devrait jamais voir.

Ce livre est un témoignage direct du massacre de Qyshk, dans la commune de Peja, survenu le 14 mai 1999, l’un des crimes les plus graves commis pendant la guerre au Kosovo. Il ne parle pas de la guerre comme d’une histoire, mais de la guerre comme d’une vie interrompue, d’une enfance brûlée, d’une absence qui ne se referme jamais.

Qyshk, le jour qui ne s’est jamais terminé

Lorsque Edona revient en arrière, elle ne revient pas vers des souvenirs. Elle revient vers ce jour du 14 mai à Qyshk, lorsque les maisons ont été incendiées, que des personnes ont été brûlées et tuées vives, et que son enfance a été brutalement interrompue.

“Revenir en arrière, c’est comme toucher une blessure qui ne s’est jamais complètement refermée et qui ne se refermera jamais.”

Elle parle d’une enfant contrainte de grandir trop vite, au milieu de la peur et d’une perte irréparable. Une enfant qui n’avait pas le temps de comprendre ce qui se passait, mais qui sentait que quelque chose d’irréversible lui arrachait tout.

Aujourd’hui, elle revient en arrière non pas pour rouvrir la douleur, mais pour donner une voix à cette enfance réduite au silence, pour montrer que, même profondément atteinte, elle ne s’est pas éteinte.

Le souvenir qui vit dans le corps

Lorsqu’elle ferme les yeux, Edona ne voit pas seulement des images. Elle ressent l’odeur de la fumée qui étouffe, les détonations des armes qui déchirent les oreilles, les maisons en flammes, les pleurs des enfants, la panique dans les yeux des adultes qui ne savaient pas comment protéger les plus petits.

“À cet âge, je ne comprenais pas ce qui se passait, mais je sentais que quelque chose d’irréversible m’enlevait tout.” Cette sensation de ce jour à Qyshk est aujourd’hui le souvenir le plus puissant qui l’accompagne, un acte inhumain que, comme elle le dit, aucun esprit sain ne peut comprendre pleinement.

Le père qui n’est jamais revenu

Lors du massacre de Qyshk, son père, Besim D. Kelmendi, âgé de seulement 36 ans, a perdu la vie, avec d’autres membres de la famille. Cette perte ne se surmonte pas, elle devient une partie de la vie.

Enfant, Edona portait la douleur comme un fardeau, presque comme une culpabilité, sans savoir pourquoi. En tant que femme, elle comprend que sa force, son caractère et sa résilience se sont construits sur l’absence, mais en tant que mère, cette perte prend une autre dimension.

“À travers mes filles, je comprends plus profondément l’amour d’un parent et la douleur de ce qui m’a été refusé.”

Aujourd’hui, elle vit avec l’absence, mais aussi avec une responsabilité sacrée: faire vivre leurs noms, ne pas laisser leur histoire disparaître, faire en sorte que ses enfants sachent d’où ils viennent, ce qui leur a été injustement arraché et combien la vie est précieuse.

Écrire comme nécessité pour survivre

Ce livre n’était pas seulement un choix. C’était une nécessité. Edona ne pouvait pas accepter que les noms de ses proches restent uniquement gravés sur un monument commémoratif. Elle a voulu leur donner une voix, un visage et une place dans l’histoire. Mais le chemin vers ce livre n’a pas été facile.

“J’ai eu de nombreux moments où je ne pouvais plus continuer et où je me disais que je n’y arriverais pas, mais l’amour pour ceux que j’ai perdus et la fierté pour leur résistance m’ont poussée à ne pas m’arrêter.

Ce livre n’a pas été écrit en un mois, ni en un an. Il m’a fallu du temps, de la force et du courage pour revenir en arrière, me souvenir et revivre des moments que j’essayais autrefois d’oublier, simplement pour survivre.”

“Pour ceux qui ne sont pas revenus” est sa manière de les garder en vie et de ne pas laisser ce qui s’est passé à Qyshk se dissoudre avec le temps. Car, comme elle le dit, l’oubli risque de mener à la répétition.

“Ils ne nous ont jamais quittés. Ils vivent dans les noms que nous portons, dans les enfants que nous élevons, dans les valeurs que nous essayons de préserver et dans le chemin que nous empruntons chaque jour. La douleur a pu nous briser, mais elle nous a aussi rendus plus conscients de la vie et les uns des autres. Nous ne les avons pas oubliés et nous ne les oublierons jamais.

Leur histoire vivra. Leurs noms seront lus avec respect et l’amour pour eux continuera de se transmettre de génération en génération, avec fierté, dignité et fidélité.”

Deux voix, une seule douleur

Ce livre parle avec deux voix: la voix de l’Edona enfant, pure et vulnérable, là où la douleur se ressent plus qu’elle ne se comprend, et la voix de l’Edona adulte, qui écrit avec conscience et responsabilité pour donner un sens à ce qu’un enfant ne peut expliquer.

La douleur et le silence du monde

La douleur de la perte est permanente. Mais le silence du monde et l’absence de justice l’alourdissent encore davantage. “La perte te brise une fois. L’injustice te blesse chaque jour.” Surtout lorsque les crimes sont encore niés aujourd’hui. Lorsque la vérité est remise en question. Lorsque ceux qui ont commis les crimes continuent de les nier, alors même qu’elle les a vus de ses propres yeux et qu’elle les revit encore dans ses cauchemars.

Une justice tardive ne guérit pas la douleur, son absence maintient la blessure ouverte.

Un message pour les générations à venir

La guerre n’est pas une page lointaine de l’histoire. Ses conséquences vivent encore parmi nous, dans des familles brisées, dans des blessures invisibles et dans des silences incompris.

La liberté a un prix. Reconnaître la vérité n’est pas un fardeau, mais une responsabilité. “La mémoire n’est pas un choix, c’est un devoir.”

Au-delà de la langue et des frontières

Edona souhaite que ce livre soit traduit en anglais, en français et en allemand afin d’être lu également par un public non albanais, car cette histoire n’est pas seulement albanaise, elle est profondément humaine. Un appel universel à la dignité, à la justice et à la paix.

“Pour ceux qui ne sont pas revenus” est désormais en vente dans les librairies du Kosovo et nous espérons qu’il atteindra bientôt aussi les librairies internationales, au-delà des frontières et des langues. Car la mémoire n’appartient pas à un seul pays et parce que l’oubli tue une seconde fois.

Nous vous invitons à faire partie de la cérémonie de lancement du livre “Pour ceux qui ne sont pas revenus” d’Edona B. Kelmendi, un récit poignant sur la mémoire, l’absence et les blessures qui ne se referment jamais.

14 février 2026 | 14:00
Galerie des Arts – Ferizaj