E-Diaspora

De la friterie au théâtre, la vie en lacis de Zenel

Dans une autre vie, Zenel Laci en a longtemps eu gros sur la patate. Et s’il en vendait tous les jours, ce fils de réfugiés politiques albanais n’avait pas la frite. Mais Dieu le Père le voulut ainsi. Le Pater familias avait en effet décidé que la frite ferait le salut économique de son clan en Belgique. Car la frite est plus qu’une nourriture dans le plat pays. C’est un rite. Comme le raki en Albanie. Alors, tenir une friterie c’était l’assurance de belles rentrées d’argent. Mais il fallait pour cela mettre tous les garçons au travail. Et tant pis pour leur scolarité ou leurs rêves d’enfant. Qui avait fait l’école auparavant ? Quant aux rêves, ils ne pesaient rien devant celui du père. Son rêve à lui avait la dimension d’un continent : l’Amérique, ce pays ruisselant de lait et de miel où il avait vainement espéré émigrer lorsqu’il végétait avec les siens d’un camp de réfugiés, en Yougoslavie, à l’autre, en Italie.

Obéir c’est le devoir des fils, suivant le Kanun, le code coutumier médiéval qui régissait jusque récemment la vie dans les montagnes d’Albanie. Celui du père est de commander. Un pour tous, tous pour un. Dans cette organisation familiale clanique, il n’y a guère de place pour l’individu, encore moins pour les états d’âme. Le bannissement sanctionne tout écart de conduite. « Il y a parfois un homme qui vient d’Albanie, il parle de la liberté comme d’un sein de marbre » écrivait le poète Achille Chavée. Son glacial réconfort demeure une dangereuse tentation, prudemment tenue à distance. Car la liberté signifiait la dissolution de la famille chez les Albanais. Quant à dire ses sentiments, c’était là marque de faiblesse.

Zenel Laci n’aimait pas l’école technique où on l’avait initialement inscrit, pour la forme. Alors, il désertait. Il aimait pourtant lire, caché dans le grenier de la maison. Mais, dès l’adolescence, il dut travailler douze à quatorze heures par jour à la friterie. La vie défilait devant lui, au comptoir. Souvent des personnes que l’existence avait cabossées. La sienne s’effritait jour après jour, année après année, entre les épluchures de patate, la graisse de boeuf, la mayonnaise et les fricadelles. Personne ne se souciait de cet automate, au corps abîmé, brûlé  et si tôt perclus de douleur, qui ne se plaignait pas mais se consumait intérieurement d’une impuissante révolte. « Il n’a pas toutes les frites dans le même sachet » aurait-on pu dire de Zenel, lui qui, avec son goût de la littérature, semblait toujours ailleurs, à côté de sa vie certainement, et correspondait si peu au stéréotype que l’on se fait de l’Albanais.

Ce lent cheminement silencieux vers l’abîme est jalonné d’épisodes cocasses, s’ils n’étaient poignants ou effrayants. Comme cette rencontre devenue amitié avec un clochard autrefois professeur de français. Ou quand Zenel manque de se friter en servant les hooligans imbibés de bière et de rage du club de Liverpool, un soir de tragédie sportive à Bruxelles. Il y a encore ce prix littéraire pour un concours d’écriture que lui-même avait déjà oublié. La lecture de Dostoïevski. Et puis, un mariage forcé mais heureusement empêché par le destin qui lui réservait un autre avenir, pourvu qu’il s’affranchisse du confort de la soumission. Partir devient la condition du salut. Zenel Laci est désormais seul, sans le sou. Il est enfin heureux, découvre le monde, étudie, s’initie au théâtre, écrit des pièces, fait de la mise en scène. Et, en fin de compte, puise dans son aventure personnelle le matériel de Fritland, un spectacle rafraîchissant par sa sincérité qui a conquis le public du Théâtre de Poche et la critique bruxelloise.

Avec Denis Laujol, un ancien cycliste réfractaire aux hiérarchies imposées du peloton, Zenel esquive les conventions théâtrales en un jeu de rôle entre l’acteur qu’il n’était pas, avant de monter sur les planches, et le metteur en scène peu à peu réduit au statut de confident empressé. Franc-tireur du théâtre, Zenel impose sa présence, hors des sentiers battus et des parcours convenus. Aux échecs, le fou se déplace bien en diagonale. Fritland raconte simplement son itinéraire, banalement héroïque, de la mort vécue à la résurrection. L’idéal de tout un chacun, en somme…

Safet Kryemadhi

 

Initialement programmé pendant quatre semaines pour clôturer la saison 2018-2019 du Théâtre de Poche, le spectacle Fritland, écrit et joué par Zenel avec Denis Laujol, joue les prolongations . La dizaine de dates ajoutées au mois de juin vise à satisfaire le public très nombreux à vouloir partager ce grand  moment d’émotion. Le bouche-à-oreille, les articles de journaux, les reportages télévisés ont assuré une étonnante publicité à Fritland qui est d’ores et déjà un des plus grands succès du Théâtre de Poche.

Reprise du spectacle du 8 au 20 juin 2019 au Théâtre de Poche : www.poche.be