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Discours – 150e anniversaire du passage de la frontière de l’armée du général Bourbaki

Allocution du président de la Confédération Ignazio Cassis, chef du Département fédéral des affaires étrangères, à l’occasion du 150e anniversaire du passage de la frontière de l’armée du général Bourbaki - Seul le texte prononcé fait foi

Monsieur le Ministre délégué,
Monsieur l’Ambassadeur de France,
Monsieur le Président général du Souvenir français,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités fédérales, cantonales, départementales et communales,
Chers invités,
Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi un grand honneur d’être présent ici aujourd’hui, avec mon épouse, et de commémorer avec vous le 150ème anniversaire du passage de la frontière de l’armée du général Bourbaki.

Nous vivons actuellement une époque marquée par la pandémie. Pour la Suisse comme pour beaucoup d’autres pays, ces deux dernières années ont sans doute été les plus exigeantes depuis la Seconde Guerre mondiale. Une période qui n’est pas encore derrière nous.

Aujourd’hui, nous avons l’occasion de nous plonger dans un passé un peu plus lointain.
Il y a 150 ans, le passage de la frontière par l’armée du général Bourbaki est un événement qui a marqué notre Histoire. L’histoire de la Suisse, mais celle de l’Europe également.

En signant la Convention des Verrières, la Suisse a offert gîte et protection à près de 90’000 soldats et officiers français. Ce qui représentait environ 3 % de la population suisse de l’époque.

Par rapport à la population actuelle, ce pourcentage équivaudrait à 260’000 personnes, soit davantage que les habitantes et habitants des cantons de Neuchâtel et du Jura réunis !

Cet accueil témoigne de la solidarité sans faille et des liens inaliénables entre nos deux pays. Nous sommes proches les uns des autres et nous prêtons assistance par-delà les aléas de l’Histoire. C’était vrai à l’époque et c’est encore vrai aujourd’hui, comme le COVID nous l’a démontré !

Un siècle et demi nous sépare et nos conditions de vie se sont depuis lors nettement améliorées. C’est alors encore plus difficile de percevoir – voire de ressentir au plus profond de nous – les souffrances et les accomplissements des générations qui nous ont précédé. Cela a dû être terriblement rude.

Le souvenir de cet événement marquant nous oblige à nous poser des questions:
• Comment une grande partie de ces soldats – ainsi que leurs familles – ont-ils pu survivre à autant de souffrance physique, psychique et sociale? N’oublions pas que 1’700 d’entre eux sont morts en quelques semaines.
• Ces soldats français, qu’ont-ils pensé de ces Suisses, prêts à les accueillir sur leur territoire, dans leur maison, dans leur cœur ?
A cette époque, la solidarité était encore l’expression d’une volonté active et consciente des citoyens. Elle n’était pas encore réglée dans les traités internationaux. Elle devait donc être renouvelée chaque jour. Cela soulève d’autres questions :
• Quel a été l’esprit de la communauté de l’époque, rurale et pauvre ? A quoi a-t-elle dû renoncer pour aider ces soldats d’une armée étrangère ?

Les soldats de l’armée du général Bourbaki avaient froid et faim, ils étaient malades et épuisés. Beaucoup d’entre eux sont morts après avoir franchi la frontière. Une souffrance de masse à laquelle l’Europe occidentale n’est de nos jours plus confrontée. Bien heureusement.

Mesdames et Messieurs,

La vie était alors dure pour tout le monde, on luttait pour manger et pour vivre.

Mais la population de cette région – comme ses autorités – a déclassé ses besoins pour aider les autres. Un esprit de solidarité s’est imposé.

Est-ce que nous serions capables d’en faire de même aujourd’hui ?

Je le sais bien, Mesdames et Messieurs : la question ne se pose pas de la même manière aujourd’hui. Nous avons désormais des lois – voire des traités internationaux – qui régissent comment nous pouvons agir et financer ce type d’action.

Cependant la détresse existe toujours dans nos pays. Mais elle a d’autres visages : elle est fort heureusement moins « physique ». Elle est plus cachée.

En cette période de crise, nous l’avons redécouverte : c’est la solitude, l’insécurité face au futur, la peur de mourir. Même si la misère d’antan s’est éloignée, restent les difficultés humaines face à toute crise – surtout d’un point de vue psychique et social.

Nous avons en Europe occidentale le privilège de vivre en paix depuis près de 80 ans – la plus longue période de paix de l’histoire de notre continent.

Une paix fortement voulue et bâtie sur les débris de la deuxième guerre mondiale. Cette paix, nous la devons également à l’unification européenne. Lorsque nous plongeons dans les aléas de l’actualité politique, il est essentiel de ne pas oublier l’objectif à l’origine de l’Union européenne: plus jamais de guerre sur le sol européen !

Ce même destin n’a hélas pas pu être vécu partout.

Aujourd’hui, les guerres et les conflits existent dans de nombreuses régions de la planète. Et notre solidarité d’il y a 150 ans s’applique encore et toujours. Nous apportons notre aide face à cette détresse.

Celle-ci n’est plus issue de l’action spontanée et confirmée au jour le jour par notre population, mais bien en grande partie une action collective institutionnalisée par des lois.

Ceci a des avantages et des inconvénients. L’avantage est évidemment la rapidité et la force de frappe de l’action. En cas de crise humanitaire, la Confédération agit sans délais et a les moyens pour le faire.

Le désavantage est peut-être le manque d’implication personnelle et subjective. Aider les autres est un acte de générosité, ancré dans notre tradition chrétienne. Cette conscience de citoyen nous permet également de nous sentir solidaires face à un destin commun.

Comme les générations qui nous ont précédés, nous voulons nous montrer innovants. Les progrès ont été considérables ces 150 dernières années et la diplomatie suisse en profite également. Nous disposons, en particulier au travers de la Genève internationale, d’une solide plateforme pour favoriser le dialogue entre des pays en conflit. Parce que le dialogue – dans toutes ses facettes – est indispensable à la paix.

De plus, le nombre d’acteurs qui aspirent à jouer un rôle dans le monde humanitaire augmente. C’est en soit une bonne chose que la solidarité internationale s’élargisse, si les intentions sont sincères.

Mais cela crée parfois également du « trafic » entre les Etats, les organisations multilatérales et les ONG. Le monde se fait plus complexe. Pour soulager la détresse dans le monde, le travail de coordination augmente.

Mesdames et Messieurs,

Avant de conclure, permettez-moi de rappeler un acteur humanitaire fortement lié à notre commémoration et qui à l’époque avait 8 ans : le Comité international de la Croix Rouge.

Depuis sa création en 1863, le CICR a pour objectif de protéger et d’assister les victimes des conflits armés et des situations de violence. Son histoire est aussi celle de la mise en place d’une action humanitaire, de l’élaboration des Conventions de Genève et de la création du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Le passage de la frontière de l’armée du général Bourbaki a fortement rendu visible l’idée de fond du CICR. L’accueil de ces soldats français a permis aux générations de l’époque – et aux suivantes – de développer cet esprit humanitaire sur lequel se fonde encore, 150 ans plus tard, l’identification des Suisses à la Croix Rouge, au point que les deux drapeaux – celui de la Suisse et du CICR – se reflètent l’un et l’autre, avec les mêmes couleurs.

Ils sont à tel point similaires, que souvent – dans mes voyages en tant que ministre des affaires étrangères – il est question de préciser lequel des deux est le drapeau suisse !

Une raison de plus de mettre un accent particulier sur la collaboration entre la Suisse et le CICR au cours de mon année présidentielle.

Mesdames et Messieurs,

Je remercie les organisatrices et organisateurs de garder vivante la mémoire de ce 1er février 1871.

Je vous souhaite une très belle fête et vous remercie pour votre attention !

Ignazio Cassis
Président de la Confédération