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l’ambassadeur de Suisse, M. Thomas Kolly: C’est un grand privilège pour moi de représenter la Suisse au Kosovo

Alors que nous sommes à la veille des fêtes de fin d'année, pour ses lecteurs, Albinfo.ch a réalisé un entretien avec l'ambassadeur de Suisse au Kosovo, M. Thomas Kolly

La Suisse est pays ami du Kosovo, de par sa contribution dans la construction de l’État du Kosovo, mais aussi de par la diaspora albanaise en Suisse.

Nous avons abordé avec M. Kolly différents sujets, notamment ceux sur les relations diplomatiques entre les deux pays, sur la diaspora albanaise en Suisse, sur les investissements suisses au Kosovo ainsi que sur la situation politique et l’emploi en général, durant l’année écoulée.

Albinfo.ch: Monsieur Kolly, quelle a été votre impression du Kosovo lorsque vous avez été désigné ambassadeur helvétique au Kosovo?

Etre représentant de la Suisse au Kosovo est pour moi un réel privilège : La Suisse y jouit d’une excellente réputation et l’attitude des gens à notre égard est très bienveillante et empreinte de reconnaissance. J’ai été frappé par le très grand nombre de Kosovars qui connaissent de manière intime notre pays, soit pour y avoir vécu, soit parce que plusieurs membres de leur famille y résident. Fait incroyable, il n’est pas rare que je me fasse aborder dans la rue en suisse-allemand ! A mon arrivée, j’ai aussi été marqué par le dynamisme de la vie à Prishtina, où une offre culturelle variée est dorénavant accessible. J’ai aussi été impressionné par la jeunesse kosovare et ses multiples talents. A cet égard, je suis ravi que la Suisse soutienne activement la création d’emplois et l’entreprenariat. Nous explorons aussi la possibilité de soutenir l’ambition de l’actuel Gouvernement kosovar afin de développer un système de formation duale qui réponde davantage aux besoins du marché du travail. Il est pour moi essentiel de donner des perspectives aux nouvelles générations et de limiter ainsi la fuite des cerveaux.

Albinfo.ch: Cela fait près de 14 ans depuis l’établissement des relations diplomatiques entre la Suisse et Kosovo. Comment évaluez-vous la relation entre ces deux pays au fil des ans?

Si l’aide de la Suisse au Kosovo remonte à 1998 déjà, nos relations sont devenues encore plus étroites depuis l’établissement de relations diplomatiques en 2008. Nous avons conclu une grande palette d’accords bilatéraux, allant des affaires sociales, à la protection et la promotion des investissements, en passant par la coopération policière et judiciaire. La Suisse et le Kosovo se réunissent chaque année pour échanger sur des questions bilatérales et de politique étrangère, ainsi que sur les questions migratoires eu égard aux liens humains forts qui unissent nos deux pays. Les visites officielles sont également régulières. J’ai moi-même eu l’honneur d’accueillir au Kosovo en 2020 la Présidente du Parlement Suisse d’alors Mme Isabelle Moret, tandis que la Présidente du Kosovo Mme Vjosa Osmani a effectué à son tour en 2021 deux visites en Suisse où elle a d’ailleurs rencontré le Président de la Confédération M. Guy Parmelin et le Conseiller fédéral Ignazio Cassis, en charge des affaires étrangères. En outre, le soutien de la Suisse au processus d’intégration européenne du Kosovo ainsi qu’à la promotion de la stabilité et de la sécurité dans la région reste une priorité de la politique étrangère de la Suisse. Nous accueillons ainsi régulièrement au Kosovo des représentants suisses responsables de notre politique de paix, de la coopération internationale ainsi que du déploiement de la Swisscoy qui compte actuellement 195 soldats suisses, dont certains sont double-nationaux.

Albinfo.ch : La diaspora albanaise en Suisse joue un rôle important en Suisse avec diverses contributions, mais aussi pour l’économie du Kosovo, notamment par l’envoi de fonds (remottances). Comment vous commentez l’apport des Kosovars en Suisse et en Kosovo?

La diaspora kosovare continue de contribuer en moyenne à plus de 20% du PIB du Kosovo grâce d’une part à l’envoi de fonds (qui profite notamment à la consommation) et d’autre part aux importantes dépenses effectuées lors des vacances au Kosovo qui contribuent à améliorer les conditions de vie de nombreuses familles au Kosovo. En l’occurrence, en 2020, 22% des envois de fonds (« remittances »), qui ont atteint un total de presque 1 milliard de CHF, provenaient de Suisse. Sans ces fonds, la récession aurait touché l’économie kosovare – et partant les emplois – encore plus durement. En 2021, ce sont avant tout les dépenses exceptionnelles réalisées par la diaspora kosovare au Kosovo qui devraient stimuler la croissance (celle-ci pourrait atteindre 8% cette année). Enfin, c’est aussi la diaspora qui est à l’origine d’une majorité des investissements étrangers directs au Kosovo. La majorité des entreprises suisses au Kosovo, pour la plupart des PME actives dans presque tous les domaines et qui comme en Suisse constituent la colonne vertébrale de l’économie kosovare, sont d’ailleurs le fruit d’investissements effectués par la diaspora.

Albinfo.ch: La Suisse est le deuxième investisseur au Kosovo. Toutefois, de nombreuses entreprises étrangères hésitent encore à investir dans le pays.  De votre point de vue, le Kosovo est-il un endroit approprié pour investir ?  Que faire de plus pour séduire les investisseurs étrangers?

En 2020, la Suisse est en effet devenue le deuxième plus gros investisseur étranger au Kosovo (derrière l’Allemagne et devant la Turquie). Bien que de taille encore modeste, les quelque 600 millions de CHF investis au Kosovo représentent 18.3% du total des investissements étrangers au Kosovo. Comme tout pays en transition, il existe au Kosovo à la fois des opportunités intéressantes et des risques pour les investisseurs étrangers. La Suisse, qui jusqu’à présent engagé plus de 500 millions de CHF au Kosovo et qui reste le troisième partenaire de développement bilatéral du Kosovo, soutient activement les efforts du Gouvernement visant à améliorer le climat pour les investissements. Grâce au soutien suisse, un cadre réglementaire plus favorable aux investissements a été adopté, tandis que plusieurs one-stop-shops ont été établis et des services en ligne développés. En parallèle, les institutions kosovares portent évidemment la responsabilité conjointe d’améliorer la prévisibilité et la stabilité politique qui sont essentielles pour tout investisseur. Le démarrage prochain des négociations en vue de conclure un accord de libre-échange entre le Kosovo et l’AELE est aussi un signe encourageant pour le développement de nos relations économiques.

Albinfo.ch: La Suisse est l’un des principaux pays qui soutient le Kosovo dans la lutte contre la corruption. Pensez-vous que la corruption est encore élevée au Kosovo?

La promotion de la bonne gouvernance au Kosovo constitue, depuis 2007 déjà, une des priorités de la Suisse au Kosovo. Dans ce cadre, la Suisse, via ses programmes de coopération, soutient aussi la lutte contre la corruption par les institutions responsables ou encore par les médias d’investigation. Les enquêtes menées par ces derniers ont d’ailleurs directement contribué à plusieurs condamnations. En parallèle, l’Institut de Bâle pour la Bonne Gouvernance soutient depuis plus d’une année les efforts du Bureau du Procureur Général visant à identifier et recouvrir les avoirs volés. Cela étant, si la corruption reste une réalité qui a longtemps freiné le développement du Kosovo, ce phénomène n’a pas atteint un niveau structurel comme dans d’autres pays de la région. L’intention de l’actuel Gouvernement de lutter activement contre la corruption au plus haut niveau des instances décisionnelles devrait donc se traduire par une diminution progressive de ce fléau.

Albinfo.ch: L’année dernière, les exportations du Kosovo vers la Suisse ont augmenté de 35%. Cette tendance s’est poursuivie. Que pensez-vous des exportations réciproques entre les deux pays?

En 2020, la Suisse s’est hissée au 4ème rang des exportations de marchandises kosovares (en particulier meubles, matériaux plastiques et métaux), qui ont dépassé les 40 millions de CHF. Ce qui est encore plus frappant, c’est l’augmentation notoire des exportations dans l’industrie des services, notamment dans le domaine des ICT, qui ont littéralement doublé en 2020. Grâce à une main-d’œuvre jeune et qualifiée et l’avantage que représente la proximité géographique (une considération qui a gagné en importance dans le contexte de la pandémie), le Kosovo est devenu en quelques années une nouvelle destination de « near offshore ». Le fait que le Kosovo soit le pays comptant le plus grand nombre de germanophones en Europe du Sud-Est représente un avantage comparatif indéniable. En sus de liens humains très étroits, ces nouvelles opportunités et la perspective de renforcer le volume de nos échanges commerciaux ont d’ailleurs conduit plusieurs investisseurs suisses et kosovars à établir en mai dernier une nouvelle Association économique Suisse-Kosovo (OEZK) au Kosovo.

Albinfo.ch: Mon attention se porte sur l’employabilité des femmes au foyer au Kosovo, une catégorie de la population presque oubliée par les décideurs kosovars. Grâce à votre soutien, des possibilité de créer une relation de travail ont été créer, ce qui a eu un impact positif sur eux. Comment est née cette initiative ?

Pour la Suisse, il est essentiel de soutenir et de promouvoir l’accès au marché de travail des femmes au Kosovo où celles-ci restent encore largement sous-représentées. A travers notre travail de coopération, nous avons d’abord soutenu la formation des femmes dans des secteurs qui emploient traditionnellement davantage de femmes. Le secteur du commerce de détail occupant 60 % des femmes actuellement employées, nous avons aidé ce secteur à fournir des formations avancées aux cadres intermédiaires, augmentant également les chances des femmes d’accéder à des postes plus élevés. Nous avons également soutenu la formation de plus de 700 femmes dans le secteur de la pâtisserie et de la boulangerie pour leur permettre d’ouvrir ou de développer un commerce, ainsi que dans le domaine agricole où de nombreuses femmes soutiennent la production de plantes médicinales et aromatiques pour l’exportation. Résultat du soutien suisse : 1’436 femmes ont trouvé un travail au cours de ces quatre dernières années.  En parallèle et pour lutter contre les stéréotypes, la Suisse a fait campagne pour encourager l’éducation des filles.

Albinfo.ch: Nous sommes à la veille des fêtes de fin d’année. Quel message adressez-vpus pour les Kosovars et la diaspora albanaise vivant en Suisse, et au-delà?

2021 a été une année importante pour la démocratie au Kosovo. Tant le résultat que le bon déroulement des élections parlementaires puis locales attestent du pluralisme et de l’émancipation politique qui prévalent au Kosovo. Les citoyens, non seulement ceux résidant au Kosovo mais aussi les membres de la diaspora en Suisse, ont participé en nombre significatif aux élections et ont, à travers leur vote, signalé leur soutien essentiel à une ère de changement. J’encourage les citoyens kosovars à continuer à poursuivre leur engagement en faveur du développement et des réformes au Kosovo. Je suis en effet convaincu que la diaspora kosovare en Suisse peut jouer un rôle clef grâce à son savoir-faire, ses compétences et sa volonté de contribuer à la consolidation de la démocratie et de l’économie de marché au Kosovo.

(L’entretien a été réalisé par Drin Reçica)


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