Opinion

Guy Mettan et les « fake news »

La problématique autour de l’intervention de M. Mettan nous concerne tous car elle nous questionne sur la posture à adopter lorsqu’un responsable politique sans vergogne diffame ou propage des « fake news » dans un monde où la parole devient si facilement virale

En réponse à M. Guy Mettan, député du Grand Conseil PDC, nous écrivons au nom d’un grand nombre d’Albanais qui se scandalisent de ses propos, non seulement parce que celui-ci fait un parallèle honteux entre l’intervention de l’OTAN en Kosovë mais aussi parce qu’il se permet d’affirmer « qu’il était de notoriété publique que le massacre de Reçak est une mise en scène de l’OTAN ».

La problématique autour de l’intervention de M. Mettan nous concerne tous car elle nous questionne sur la posture à adopter lorsqu’un responsable politique sans vergogne diffame ou propage des « fake news » dans un monde où la parole devient si facilement virale. Parce que quand M. Guy Mettan affirme que les crimes de guerre commis par l’alliance des autorités serbes et des paramilitaires serbo-russes en Kosovë n’ont été qu’une mise en scène de l’OTAN, il explique en filigrane que les 10’533 Albanais assassinés en Kosovë[1] sont imaginaires, qu’il en va de même pour 92’182 maisons détruites 2] ou lourdement endommagées, que les 1’647 personnes aujourd’hui encore portées disparues n’ont jamais existé, que les nombreuses femmes violées sont des menteuses[3] et que les centaines de milliers de réfugiés Albanais dont les images ont fait le tour du monde ne sont peut-être que des hologrammes. Nous aimerons, au demeurant, savoir ce que M. Mettan pense des nombreux charniers découverts en Serbie, d’où l’on exhume encore régulièrement les restes de victimes albanaises. Qu’en est-il des 200’000 albanophones de Suisse, parmi lesquels un grand nombre ont été contraints de fuir la guerre ? Sont-ils aussi des personnages fictifs ? Deux et deux font cinq et l’Histoire n’existe pas, est-ce donc cela ?

En réalité, l’entreprise de nettoyage ethnique des Albanais par les Serbes est ancrée dans un temps et nous rappellerons à titre illustratif à M. Guy Mettan que :

  • De 1878 et 1912, les Serbes ont envahi et occupé 714 villages albanais du Sandžak[4] et de la région de Niš[5], s’appropriant 48’000 maisons et provoquant l’exode de dizaines de milliers d’Albanais. Selon les historiens, il y aurait eu entre 110’000[6] et 200’000[7] Albanais dans cette région en 1876[8] alors qu’il en restait moins de 12’000 dès 1882.
  • Des accords ont été signés entre la Turquie et le Royaume yougoslave afin d’organiser l’exil de plus de 40’000 familles albanaises[9]. Les familles albanaises ayant été particulièrement nombreuses à cette époque, on parle de plusieurs centaines de milliers d’individus.
  • La création de l’UCK en tant qu’armée de libération de Kosovë, a fait suite à une véritable politique d’apartheid mise en place par le régime de Milosevic. Elle n’a fait que se défendre vis-à-vis de l’agression par les Serbes.

Lorsqu’on ne connaît pas M. Mettan et qu’on entend ses paroles, on se demande de quels canaux est-ce qu’il tire ses informations ?  Car si, traditionnellement, on trouve, ce discours dans la propagande serbo-russe, ce schéma narratif est également très présent dans les milieux d’extrême-droite. Il procède effectivement de la logique négationniste et il consiste à revisiter l’Histoire au détriment des victimes et au bénéfice des bourreaux. Puis, nous tapons son nom sur Google et nous nous rendons vite compte que depuis des années, curieusement, M. Guy Mettan défend d’une manière très systématique les intérêts de Poutine. Sachant que l’amitié serbo-russe trouve ses fondements dans la mutualité de leurs velléités panslaves, ses propos ne nous étonnent plus mais ils continuent de nous choquer.

Si M. Mettan était un journaliste chez Russia Today, vous auriez des raisons suffisantes de ne pas vous en soucier. Mais, puisqu’il est un député au Grand Conseil et qu’il est chargé de nous représenter, nous nous questionnons sur sa ligne de communication ainsi que sur celle du PDC. Nous nous permettons, en outre, de demander à M. Guy Mettan de nous expliquer de quelle nature sont les intérêts qui le lient aux autorités russes. Cette question demande une réponse d’autant plus urgente, en ce moment même, où les chars russes avancent leurs positions dans Kiev, capitale d’un État européen aux aspirations démocratiques. En fonction de ce que M. Mettan nous répondra, peut-être devra-t-on en déduire qu’il se trouve au centre de conflits d’intérêts qui prétéritent fortement l’opportunité de sa présence au Grand Conseil genevois.

En guise de conclusion, nous aimerions rappeler à Monsieur le député Mettan, que l’intervention de l’OTAN en Kosovë était soutenue par plus de 90% de sa population. Nous voudrions également lui dire que si la souffrance n’est pour lui qu’un mot, elle  est une réalité pour un grand nombre de ses concitoyens suisses qui ont perdu une partie de leur famille dans les massacres perpétrés par les forces serbes en Kosovë et qu’ils se sentent insultés par ses propos.

 

(Kushtrim Dermaku, Politologue et Juriste, Genève)

 

[1] Liste des personnes assassinées disponible sur : http://www.kosovomemorybook.org/db/kkp_en/index.html

[2] UNHCR GIS Unit, Pristina, Kosovo, “UNHCR Shelter Verification: Agency Coverage,” 9 November 1999.

[3] Cani, Shehu, Petrovic, 2020.

[4] Le Sandžak est une région située dans au sein des frontières administratives de la Serbie et qui forme un corridor entre la Bosnie et le Kosovo et qui occupe une région stratégique qui coupait de facto l’accès des Serbes à la mer.

[5] Niš est une ville qui se situe au Sud-Est de la Serbie.

[6] McCarthy, 2000.

[7] Uka, 2004.

[8] Mann, 2012.

[9] Jovanovic, 2008.


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