DE Balkani
Le drapeau du Kosovo au sommet de l’Himalaya, un rêve accompli de Uta Ibrahimi
Interview exclusive pour Albinfo.ch: Huit années de défis extrêmes, de pertes personnelles et de courage à l’état pur. Uta Ibrahimi raconte sans filtre son parcours entre la glace, la peur et la responsabilité de représenter un petit pays aux grands rêves
Dans un monde où les frontières physiques et mentales semblent de plus en plus impitoyables, rares sont les histoires qui les dépassent avec calme, dignité et une profonde dimension humaine. L’histoire de Uta Ibrahimi n’est pas seulement un récit d’alpinisme extrême ou d’ascensions de sommets de plus de 8 000 mètres. C’est une histoire d’identité, d’appartenance et de sacrifice, écrite pas à pas entre la glace, le danger et la solitude, mais portée par l’amour pour le Kosovo et son peuple. Pendant huit années consécutives, Uta Ibrahimi a défié non seulement les montagnes les plus dangereuses de la planète, mais aussi les limites du corps, de l’esprit et de l’âme.
Chaque expédition a été une confrontation avec la peur, la perte, la fatigue et l’incertitude, mais aussi une preuve exceptionnelle de résilience humaine. Sur chaque sommet où elle s’est tenue, le drapeau du Kosovo et le drapeau national étaient présents non comme de simples symboles formels, mais comme une charge émotionnelle et une responsabilité morale de représenter un petit pays à l’histoire douloureuse, mais doté d’une force spirituelle extraordinaire.
Cette interview n’est pas une liste de succès ou de records sportifs. C’est un récit sincère de la douleur de la perte, des sacrifices personnels invisibles, des préjugés, de la solitude et des moments où le retour à la maison a été plus important que l’atteinte du sommet. Uta Ibrahimi parle ouvertement de son père, du traumatisme du Shishapangma, des années vécues dans l’incertitude et du prix personnel qu’elle a payé pour rester fidèle à elle même.
En même temps, c’est une histoire d’espoir. Une preuve que d’un petit pays comme le Kosovo peuvent émerger des récits qui touchent le monde. Que les femmes peuvent être fortes sans perdre leur sensibilité. Et que les grands rêves, même lorsqu’ils semblent impossibles, peuvent se réaliser lorsque le travail, l’amour et le courage avancent ensemble.
Dans cette interview exclusive pour Albinfo.ch, Uta Ibrahimi raconte tout, sans filtre, sans embellissement et sans compromis, partageant avec le lecteur non seulement les sommets qu’elle a gravis, mais aussi le poids qu’elle a porté dans son cœur tout au long de ce parcours.
Albinfo.ch: Que représente le Kosovo pour vous dans ce parcours?
Uta Ibrahimi: Pour moi, le Kosovo a été et reste la motivation principale derrière chaque ascension que j’ai réalisée. Chaque pas vers les plus hauts sommets du monde, je l’ai fait en emportant le Kosovo avec moi, dans le cœur, dans l’esprit et sur le drapeau. L’indépendance du Kosovo est l’un des moments les plus beaux et les plus inoubliables de ma vie. Le souvenir de cette journée est encore très vivant en moi, ainsi que la grande joie ressentie sur la place Mère Teresa, où l’on percevait une énergie rare d’unité, d’espoir et de fierté.
Albinfo.ch: Que ressentez vous lorsque vous atteignez le sommet?
Uta Ibrahimi: Dans ces moments là, tous les habitants du Kosovo me viennent à l’esprit comme une seule personne. C’est comme si je les portais tous avec moi, dans un sac symbolique, jusqu’au sommet. Les yeux lumineux des enfants que je rencontre dans les écoles lors de mes visites apparaissent devant moi. Leur énergie, leurs rêves et leur foi pure en la vie m’accompagnent dans chaque respiration. À cet instant, je ne suis pas seule, je suis remplie de toute leur force, de leur espoir et de leur lumière.
Albinfo.ch: Quelle importance votre identité albanaise a t elle eue dans votre parcours?
Uta Ibrahimi: Mon identité d’Albanaise a été un pilier essentiel dans tout mon parcours professionnel et personnel. Venir d’un petit pays, avec une histoire douloureuse mais des gens extraordinairement forts, vous apprend que la résilience, la patience et la persévérance ne sont pas un choix, mais un mode de vie. En tant qu’Albanaise, j’ai grandi avec le sentiment de devoir travailler deux fois plus pour prouver ma valeur, mais aussi avec la fierté de représenter un peuple qui ne s’est jamais rendu. Cette identité m’a donné la force de croire en moi même lorsque les conditions étaient inégales, lorsque les doutes étaient grands et le chemin très difficile. Sur chaque sommet où je me suis tenue, mon identité albanaise n’a pas été simplement une appartenance nationale, mais une source de force, de responsabilité et d’inspiration pour montrer que même d’un petit pays peuvent naître de grandes histoires.
Albinfo.ch: Quelles ont été les plus grandes difficultés de ce projet?
Uta Ibrahimi: J’ai traversé de nombreux moments extrêmement difficiles lors des ascensions des plus hauts sommets du monde. Ce projet a duré huit ans, huit années de travail constant pour assurer les financements, d’entraînements continus et de confrontations avec des ascensions très éprouvantes, physiquement et mentalement. Même si je suis une personne qui essaie toujours de garder la motivation élevée et de trouver du positif dans les moments les plus sombres, il y a eu des instants où la fatigue, la peur et le doute étaient bien réels. Dans ces moments, la force principale pour continuer a été ma famille, mes proches, leur soutien inconditionnel, mais aussi les enfants et tout le peuple du Kosovo, que j’ai toujours sentis près de moi avec confiance et soutien. L’idée que je n’étais pas seule là haut, que chaque pas en avant représentait espoir, inspiration et message pour les autres, m’a donné la force de continuer même lorsque mon corps voulait s’arrêter.
Albinfo.ch: Quel sommet a été le plus difficile pour vous?
Uta Ibrahimi: Sans aucun doute, le sommet le plus difficile émotionnellement pour moi a été le Dhaulagiri. C’est un sommet chargé d’émotions profondes et chaque fois que j’y pense, les larmes me montent aux yeux. J’ai atteint le Dhaulagiri lors de ma troisième tentative. Lors de la première, alors que j’étais en expédition, mon père, mon héros, est décédé. À ce moment là, sans hésitation, j’ai interrompu l’expédition et je suis rentrée chez moi. Aucun sommet n’avait plus d’importance. La deuxième tentative a échoué en raison des conditions extrêmes, la montagne ne nous a pas laissé passer. Ce fut une autre leçon de patience et d’acceptation. Lors de la troisième tentative, tout a pris un autre sens. J’ai atteint le sommet les 17 et 18 mai, précisément le jour de l’anniversaire de mon père. Nous n’étions que quatre personnes au sommet. L’ascension était presque impossible, mais tout au long du chemin je sentais mon père près de moi, comme s’il me guidait pas à pas, comme s’il me tenait la main jusqu’au sommet. Ce sommet m’a fait grandir deux fois plus, comme personne et comme femme. Il m’a profondément transformée, m’a renforcée, mais en même temps m’a rendue plus douce. Le Dhaulagiri n’a pas été seulement une ascension, mais un processus de guérison, un dialogue silencieux entre moi et la douleur, et une preuve que l’amour et le lien spirituel ne s’arrêtent pas, même aux altitudes les plus extrêmes.
Sur le plan physique, les sommets les plus difficiles pour moi ont été le K2 et l’Annapurna. Ces deux montagnes sont reconnues mondialement comme parmi les plus ardues et les plus dangereuses au monde, en raison du terrain extrême, des conditions imprévisibles et du risque constant. Chaque pas sur ces montagnes a été une confrontation directe avec les limites du corps et de l’esprit. Pour cette raison, je serai éternellement reconnaissante envers Mère Nature de m’avoir permis de gravir ces sommets et, surtout, de rentrer entière et en sécurité chez moi. En fin de compte, le véritable succès ne consiste pas seulement à atteindre le sommet, mais à avoir la possibilité de revenir et de poursuivre sa vie avec encore plus de respect pour la force et la grandeur des montagnes.
Albinfo.ch: Que signifie pour vous le fait d’être aujourd’hui une source d’inspiration pour de nombreuses femmes?
Uta Ibrahimi: C’est un sentiment très beau et particulier pour moi de savoir qu’aujourd’hui j’inspire de nombreuses jeunes filles et femmes albanaises, et pas seulement. Cela me touche profondément de voir que mon parcours continue d’inspirer, non pas forcément à gravir de hauts sommets, mais avant tout à croire en soi et en sa force intérieure. Lorsque j’ai commencé ce chemin vers les sommets du monde, je n’avais pas le soutien nécessaire de la société. Il y avait beaucoup de doutes, de préjugés et un manque de confiance. Mais grâce au travail acharné, à la persévérance et à l’engagement, j’ai réussi non seulement à accomplir mon projet, mais aussi à devenir un exemple qui motive aujourd’hui d’autres personnes. Pour être honnête, c’est un sentiment qui remplit le cœur. J’ai toujours cru que nous sommes dans cette vie pour faire quelque chose non seulement pour nous mêmes, mais aussi pour les autres. Et aujourd’hui, avec une conviction profonde, je peux dire que j’ai réussi à vivre cette conviction dans la pratique.
Albinfo.ch: Quels ont été vos plus grands sacrifices personnels?
Uta Ibrahimi: C’est une question très vaste et, honnêtement, je pourrais en parler indéfiniment. Mais ce qui me fait le plus mal, c’est lorsque certaines personnes, assises confortablement dans une vie stable, commentent avec légèreté en disant: “Oui, mais tu l’as fait pour toi.” Ces paroles minimisent souvent des années de sacrifices invisibles et incompris. Mes défis ne se limitaient pas aux ascensions. Ce parcours a duré huit ans et, à bien des égards, il continue encore. C’est une vie passée loin des êtres chers, loin de la stabilité financière et familiale. Aujourd’hui, j’ai 42 ans et j’ai presque toujours vécu en mouvement, dans l’incertitude, en choisissant une voie que peu de gens sont prêts à emprunter. Je pense que les femmes comprennent cela mieux que quiconque, surtout dans une société qui attend souvent de vous sécurité et rôles définis, et non risque et incertitude permanente. Malgré tout, mon cœur est rempli. Oui, il y a des moments de solitude, et ils sont réels. Mais au final, je sais que ce chemin m’a donné quelque chose de précieux: le sentiment d’avoir vécu avec sens, courage et fidélité à moi même.
Albinfo.ch: Y a t il eu des moments de doute ou de peur profonde?
Uta Ibrahimi: Je n’ai pas eu beaucoup de moments où j’ai douté de moi même, car j’ai toujours cherché une raison positive pour continuer, même lorsque c’était très difficile. Mais il y a un moment qui m’a profondément bouleversée et que je porte encore en moi. Il est lié au Shishapangma, lorsque j’ai été très proche de la mort. Une avalanche est tombée sous mes yeux et, dans cette tragédie, nous avons perdu quatre membres de notre équipe. Ce fut une expérience qui m’a brisée émotionnellement et psychologiquement. Après cela, il m’a été extrêmement difficile de repartir en expédition, et encore plus d’envisager un retour sur le même sommet. De retour chez moi, mon corps et mon esprit étaient totalement détruits. J’ai passé beaucoup de temps en physiothérapie, essayant de me reconstruire physiquement et mentalement. Le traumatisme était et reste réel. Le dépassement n’est pas venu rapidement ni facilement. Il est venu avec le temps, l’acceptation, un travail profond sur moi même et le respect de la peur. Je n’ai pas nié ce qui m’est arrivé, je l’ai accepté comme partie intégrante de mon parcours. Et peut être que c’est cela qui m’a permis de continuer: avancer non pas en oubliant, mais en vivant avec ce que j’ai traversé.
Albinfo.ch: Quel message avez vous pour les jeunes Albanais?
Uta Ibrahimi: Mon message pour les jeunes Albanais est simple, mais vrai: tout s’atteint par le travail. Un travail constant, un travail engagé, et souvent bien plus d’efforts que nous pensons être capables de fournir. Mais le travail seul ne suffit pas. Il faut aussi beaucoup d’amour, de l’amour pour ce que vous rêvez, pour vous mêmes, pour le chemin que vous choisissez et pour les personnes qui vous entourent. Il y aura de l’incertitude, des doutes et des moments où personne ne croira en vous. Dans ces instants, votre propre foi en vous fera la différence. N’attendez pas d’être prêts. Commencez. Travaillez. Faites des erreurs. Apprenez. Et continuez. Car les grands rêves exigent un grand courage, mais leur récompense est de vivre une vie pleine de sens.
Albinfo.ch: Que souhaitez vous que votre histoire dise au monde sur le Kosovo?
Uta Ibrahimi: Mon histoire a déjà montré à de nombreux pays qui est le Kosovo et qui sont les Albanais. Lors de chaque expédition, pas seulement sur les sommets de plus de 8 000 mètres, j’ai hissé le drapeau du Kosovo et celui de la nation albanaise comme symbole de fierté, d’appartenance et d’identité. Je fais partie des rares athlètes du Kosovo à avoir obtenu le soutien de grandes marques internationales, et cela a été une autre manière de placer le Kosovo sur la carte mondiale du sport et de l’aventure. Aujourd’hui, beaucoup de personnes savent où se trouve le Kosovo. Beaucoup savent quel peuple nous sommes: travailleur, résilient, courageux et porteur de grands rêves. Ce que je souhaite que mon histoire montre au monde, c’est que d’un petit pays peuvent émerger des personnes d’une grande force, avec des valeurs, une vision et la capacité de se tenir dignement aux côtés des meilleurs au monde.
C’est cela, Uta du Kosovo sur les sommets du monde…
L’histoire de Uta Ibrahimi demeure l’un des récits contemporains les plus puissants sur ce que signifie vivre avec un but. Elle nous rappelle que le succès ne se mesure pas seulement à l’atteinte du sommet, mais au courage de revenir, de continuer et de rester fidèle à soi même, même lorsque le chemin est solitaire et incertain.
Au delà de l’alpinisme, Uta Ibrahimi représente une génération de femmes et d’hommes qui refusent d’être limités par les circonstances, les attentes sociales ou la peur. Elle est la preuve que le sacrifice, même lorsqu’il est douloureux, peut se transformer en sens, et que la perte, même lorsqu’elle laisse des blessures profondes, peut devenir une force. Dans chaque mot de cette interview se ressent le poids d’une vie vécue sans compromis, mais aussi la sérénité d’une personne qui sait pourquoi elle a choisi cette voie. Son récit ne demande pas des applaudissements, mais de la compréhension. Il ne cherche pas l’héroïsme, mais le respect du courage humain. En fin de compte, l’histoire d’Uta Ibrahimi est un miroir pour nous tous, un appel à ne pas attendre le moment parfait, à ne pas craindre les chemins difficiles et à croire que même des plus petits pays peuvent naître des histoires capables d’émouvoir le monde. Cette interview n’est pas seulement un témoignage personnel. C’est un chapitre vivant de l’histoire moderne du Kosovo, écrit à des altitudes extrêmes, mais avec les pieds solidement ancrés au sol et le cœur ouvert aux générations à venir.
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