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Narratif victimaire : l’outil politique d’Aleksandar Vučič

L'Héritage de Milošević : Brève analyse du narratif victimaire de Vučić et de ses similitudes avec les mécanismes de propagande serbe des années 90. Un groupe de trente hommes lourdement armés s'infiltre au Kosovo, ôtant la vie à un policier kosovar lors d'une patrouille nocturne. L'événement réveille chez le peuple kosovar des souvenirs enfouis, faisant ressurgir avec une terreur profonde les stigmates de l'ère Milosevic, inscrits dans les méandres de leur inconscient collectif.

La nuit du dimanche 23 septembre 2023, le Kosovo a été plongé dans une profonde instabilité, réveillant les souvenirs douloureux des conflits passés, notamment ceux de l’ère Milosevic. Les habitants se sont réveillés avec la nouvelle qu’un groupe de 30 individus d’origine serbe, fortement armés, s’était infiltré sur le territoire kosovar. Lors de cette embuscade, un policier kosovar a tragiquement perdu la vie alors qu’il patrouillait près de la frontière serbe, et deux autres ont été blessés. Ces agresseurs se sont retranchés dans le monastère serbe de Zveçan, également connu sous le nom de monastère Banjska, en possession d’armes lourdes. Au cours de la journée, trois assaillants ont perdu la vie, tandis que les forces de police kosovares ont encerclé le monastère, blessant deux individus et en arrêtant six autres. Cependant, il semble que près d’une vingtaine de membres de ce groupe armé soient toujours retranchés dans l’enceinte du monastère de Banjska. L’attente a été longue avant que la population kosovare n’entende enfin une déclaration du Président serbe Aleksandar Vuçiç, alors que les assaillants sont toujours retranchés dans le monastère. Dans sa prise de parole du 23 septembre 2023 à 20h00, Vuçiç a proposé sa propre lecture des événements en affirmant que « les Serbes du Kosovo ont dressé deux camions comme barricades et que la police du Kosovo a tenté de les faire partir. Les choses ont atteint leur paroxysme et un policier a été tué lors de la fusillade. » Il a également rappelé à plusieurs reprises qu’il « avait prévenu, tant à New York qu’à Bruxelles, que cela pourrait arriver. C’est arrivé. Les Serbes se sont rebellés. Ils ne veulent plus tolérer la terreur de Kurti. » Il a cependant regretté qu’en seulement une heure et demie, les Serbes furent complètement encerclés et soumis à une attaque brutale. Les soldats de la paix de la KFOR auraient dû assumer la responsabilité de résoudre la situation.

L’héritage de Milošević continue à alimenter le discours victimaire du gouvernement serbe

En analysant le discours et les mécanismes de défense de Milosevic et de Vuçiç pour justifier les actes criminels et promouvoir un discours victimaire exacerbant le nationalisme serbe au Kosovo, plusieurs éléments saillants se dégagent.

De manière préoccupante, la Serbie semble persister dans l’utilisation des mêmes mécanismes de défense et de justification pour gérer cette situation. Le discours du chef de l’État serbe, Aleksandar Vuçiç, lors de sa conférence de presse de ce jour, est révélateur à cet égard. Affichant un air abattu, son discours pendant la conférence de presse était marqué par un silence pesant. Alors qu’il avait promis de fournir des détails importants à la presse sur l’embuscade tragique où un policier kosovar a été tué, le président serbe a surtout cherché à expliquer les causes de cet acte. À trois reprises, il a réitéré le refus catégorique de la Serbie de reconnaître l’indépendance du Kosovo, sans émettre de condamnation claire de l’acte violent perpétré par la bande armée. De plus, il a remis en question l’intervention de la police du Kosovo, affirmant que « la KFOR aurait dû réagir », et a présenté les Serbes du Kosovo comme des victimes opprimées qui ne « veulent plus tolérer la terreur de Kurti », occultant ainsi la réalité des événements. Cette approche rappelle de manière inquiétante les mécanismes de défense et de justification utilisés pendant les conflits passés, mettant en lumière la persistance de cette rhétorique dans le discours politique serbe.

Tout d’abord, il est frappant de constater comment, même dans un contexte où l’agression est clairement établie, le discours du président serbe parvient à préparer l’absolution des crimes commis par la bande serbe au Kosovo. Ce discours se présente comme celui d’un peuple systématiquement opprimé par l’histoire, en l’occurrence par les autorités kosovares. Cette posture d’innocence est une fois de plus utilisée pour dissimuler les rôles de bourreaux qu’ils ont pu jouer et pour déposséder leurs victimes de leur statut et de leur douleur.

Dans le contexte spécifique de l’attaque de 30 hommes armés contre la police kosovare à Zveçan, les mécanismes de défense de Vuçiç sont révélateurs. Tout d’abord, lors de son discours en fin de journée face aux médias, il tarde à condamner clairement ces actes criminels, ce qui soulève des questions quant à sa véritable position sur la violence. Son discours rappelle de manière troublante les discours victimaires utilisés par la propagande serbe pendant les conflits des années 1990 dans les Balkans. Comme Milosevic, Vuçiç présente les Serbes comme des victimes d’agressions, négligeant délibérément le fait que ces groupes armés ont pénétré dans le pays et pris la vie d’un policier kosovar.

Le discours de Vuçiç, visant à justifier l’action de cette bande armée en mettant en cause le premier ministre kosovar Albin Kurti, révèle également une manipulation de l’opinion publique. Il affirme que le Nord du Kosovo ne doit avoir que des policiers serbes, réitérant son refus catégorique de l’indépendance du Kosovo, ni de facto ni de jure. Cette rhétorique souligne l’importance de comprendre comment les discours victimaires ont été utilisés par Belgrade pour justifier des actions controversées et critiquées sur la scène internationale.

Même dans un contexte où des hommes armés serbes ont violemment attaqué la police du Kosovo, Vuçiç continue de mobiliser un discours nationaliste serbe en prétendant que les Serbes sont les victimes d’agressions étrangères en raison de la situation précaire des Serbes du Kosovo. Cette utilisation persistante de l’identité victimaire vise à dissimuler les crimes et les actions agressives de la Serbie dans la région, en particulier au Kosovo, tout en renforçant le nationalisme serbe.

Le rôle crucial de l’Union européenne : Encore un test de sa capacité à agir en médiateur impartial

Le rôle de l’Union européenne dans cette situation est d’une importance cruciale. Elle a cependant très vite réagit.  «  L’Union européenne condamne dans les termes les plus fermes l’attaque odieuse visant des policiers dans le nord du Kosovo”, a déclaré Borrell, responsable de la politique étrangère de l’Union européenne. Il a souligné, sans fournir de plus amples détails, que les assaillants ”doivent être punis”. On espère que l’UE saura faire preuve de clarté et d’impartialité pas seulement dans les mots mais dans sa réaction, évitant de répéter les erreurs du passé, notamment celles des années 90, où elle a parfois tardé à dénoncer clairement les actes criminels de la Serbie. Une réaction prompte et ferme de la part de l’Union européenne serait non seulement essentielle pour rétablir la stabilité et la confiance dans la région, mais aussi pour montrer que les principes de justice, de sécurité et de respect de la souveraineté des États sont fondamentaux dans la politique européenne. La manière dont l’UE abordera cette situation enverra un signal fort quant à sa capacité à agir en tant que médiateur impartial dans des conflits sensibles, tout en préservant les valeurs et les normes européennes.