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Pourquoi Gjon ne s’écrit pas John ?

Entretien avec Gjon’s Tears [Gjon Muharremaj] sur l’identité, l’Eurovision, les questions sans réponses et la vie sur Mars

“J’ai rencontré” John pour la première fois à la Bibliothèque cantonale universitaire de Fribourg. Il s’y trouvait avec un tas de questions auxquelles il espérait trouver réponse dans ce temple du savoir. Dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler les scènes de films de Tarkovsky et de David Lynch, il répétait, en nous demandant : “répondez-moi”! … pourquoi la vie après la mort ? Pourquoi on court sans jamais nous arrêter ? Pourquoi on prie, chacun pour soi ? Pourquoi je suis étranger ici et là-bas ?

Naturellement, de manière virtuelle, des centaines de milliers d’autres personnes l’ont rencontré via Youtube par sa chanson avec laquelle il aurait dû représenter la Suisse à l’Eurovision cette année, concours annulé à cause de la pandémie.

Gjon le non-virtuel ne présentait pas de différence avec celui que j’avais “rencontré” à la bibliothèque. Les questions étaient encore présentes et nous allions essayer d’y répondre à travers une discussion durant laquelle nous avons survolé d’autres aspects de sa carrière.

En cherchant mon hobby, j’ai découvert le piano 

À l’âge de 7-8 ans, comme tous les enfants de son âge, Gjon recherchait une activité qui le rendrait heureux. C’était très important pour lui étant donné que ses camarades de classe avaient un hobby, principalement un sport.

« Durant cette recherche, à l’école de musique à Bulle, je suis entré en contact avec le piano. J’ai crée une relation avec cet instrument, qui m’a bien plus touché que le sport. Je regardais avec admiration les réussites es personnages connus tels que Mozart, Beethoven et Bach. Toutefois, comme j’étais assez introvertie comme personne, l’idée de chanter s’est fait naturellement à cet âge. Ma relation avec le piano était très intime et je ne voulais pas la partager avec les autres. Le piano était mon secret » explique Gjon.

Elvis Presley et les larmes de son grand-père

 Le grand-père de Gjon, Hamidi, venait tout juste d’arriver du Canada. Enthousiasmé avec ce qu’il avait appris durant les cours de piano, Gjon joue quelques morceaux devant lui. Lorsqu’il termine, il demande s’il peut chanter une chanson pour lui. »

« Je n’avais jusqu’alors jamais tenté le chant – explique Gjon et c’était quelque chose de nouveau pour moi. J’ai accepté de chanter une chanson. Même si ça n’allait pas bien sonner, pensai-je, il n’y aurait aucun problème car il n’y avait que mon grand-père qui était présent. Sans aucune préparation, j’ai commencé à chanter « Can’t help falling in love with you » d’Elvis Presley sans avoir aucune idée de ma performance. Lorsque j’ai jeté un coup d’œil à mon grand-père, il pleurait. C’est la première fois que je voyais mon grand-père pleurer » Gjon fait une pause de quelques instants et poursuit : « pour moi, ce moment était très particulier – je regardais mon grand-père les larmes aux yeux. J’ai eu l’impression d’avoir traversé son esprit à travers la chanson. Là j’ai obtenu le courage de faire quelque chose d’intime devant les autres, c’est-à-dire de chanter en public.

 De « E bukura more » jusqu’à « Je t’aime »

“Sans que je ne sache rien, mon grand-père avait arrangé ma participation à l’émission « Ti vlen » en Albanie où en tant qu’invité je chanterais un morceau. Je me suis présenté avec la chanson « Moj e bukura more ». Toute cette expérience était très nouvelle et inconnue pour moi. Sans aucune préparation, j’ai chanté à cette émission, mais je n’étais pas satisfait de ma performance. Je me suis promis à ce moment-là de ne plus participer à un événement public. Je n’ai pas abandonné le chant, j’ai simplement voulu me donner du temps pour me présenter en étant plus préparé. » Après cette expérience, Gjon passe beaucoup de temps à écouter les autres chanteurs du calibre de Céline Dion et Whitney Houston et ce sur les conseils de son grand-père. Il passe ainsi se journées dans sa chambre en s’entrainant sur ces voix qui étaient très proches de sa voix d’enfant. Pendant ce temps, les organisateurs de la première édition de l’émission Albanians got talent, après avoir vu et entendu Gjon entonner Moj e bukura more, l’invitent à participer aux concours.

“Je savais à présent que j’étais préparé pour l’événement, » explique Gjon. « Cette fois, j’ai décidé de chanter en français, langue qui, je l’admets, était plus proche de mon oreille. J’ai choisi la chanson Belle Notre-Dame de Paris, que j’ai chanté devant le jury composé de Rovena Dilo, Altin Basha et Armend Rexhepagiqi. Ce qui m’a le plus touché et encouragé était le commentaire de Rovena Dilo, qui m’a fait remarquer que je ne chantais pas comme un enfant mais avec la voix d’un enfant, je chantais comme un chanteur adulte. En demi-finale, je me suis présenté avec la chanson Je t’aime, qui a été très bien accueillie par tous. Après cette performance, c’était impossible de sortir Tirana » poursuit Gjon avec exaltation. « Tous les 20 mètres, on m’arrêtait pour me saluer. C’était très spécial pour moi. J’étais maintenant convaincu et je savais que je voulais chanter devant les autres. »

La route vers l’Eurovision

Après la participation à succès en Albanie, Gjon est invité à participer à La France a un talent et en Suisse un peu plus tard. Ces deux événements lui donnent plus d’expérience et dans ce cadre, il fait connaissance avec l’industrie de la musique. Il reçoit ensuite une offre pour un album de la part de SONY. Toutefois, il décide de ne pas entreprendre ce pas.

“Je compris à ce moment que je n’étais pas prêt pour un album, je n’étais pas prêt techniquement et je n’avais pas créé mon identité, mon style et ma voix musicales, raconte Gjon. « À partir de ce moment, j’ai refusé toutes les offres et participations à d’autres concours avec comme seul objectif de me concentrer sur mon propre développement et sur ma musique. J’ai passé 6 à 7 ans à écouter différents types de musique du monde entier avec le but de comprendre comment atteindre cette voix. J’ai en même temps poursuivi avec les cours de chant ».

Avant la participation à l’Eurovision, il apparait à La Plus Belle Voix en France. N’étant au courant de rien, la mère de Gjon enregistre une performance Gjon et l’envoie à cette émission, d’où l’invitation. Il y atteint la demi-finale. Après cette participation, Gjon reçoit des propositions et invitations à faire partie de l’Eurovision. « J’ai tout refusé » explique Gjon. « Toutefois, le groupe Aliose m’a invité à participer à un camp de musique, où j’ai décidé d’y aller sans savoir de quoi il s’agissait. Arrivé au camp de musique à Zürich, j’ai compris que c’était un camp de préparation à l’Eurovision. On n’avait qu’un jour à disposition et je suis arrivé avec mon idée de la mélodie de la chanson Répondez-moi. Même si tout est allé très vite, j’avais mon idée de ce que je voulais comme musique et texte mais pas comme production. La version de la chanson retravaillée à passé l’évaluation du jury composé de centaines de personnes de différents horizons et professions. Elle a obtenu le plus de points parmi les 500 participants. Ma chanson a été choisie pour représenter la Suisse à l’Eurovision.

 

Sur l’origine : pourquoi Gjon et non pas John

“Dans ce morceau, je voulais que l’origine occupe une place clé » raconte Gjon, en changeant de sujet – celui de la façon sur la réalisation de la chanson. « Cette question m’a accompagné depuis le temps de l’école lorsque la façon d’écrire mon nom, Gjon et non John, faisait naitre la question sur mon origine. C’était un sujet qui me poursuivait continuellement même si je ne trouvais pas important le fait d’en parler. Certaines fois, lorsqu’on me questionnait sur mon origine, il me venait à l’esprit de leur répondre que je venais de ma mère » rétorque Gjon avec sarcasme tout en poursuivant : « Pour moi, il était important de comprendre que j’étais de nationalité suisse mais d’origine albanaise. Et je vois ce pluriculturalisme comme une priorité et richesse irremplaçable. J’ai donc décidé de traiter la question de l’origine dans les chansons à travers les questions. Ainsi, les questions demeuraient sans réponses et ceci correspondait bien au sentiment que je ressentais lorsque je recherchais une réponse pour des choses qui n’en avaient pas. Autant personnelles qu’elles soient, les questions que Gjon pose dans la chanson sont également universelles. Ce sont des questions dont les réponses changent au fil du temps. « C’est la vie, poursuit Gjon, « d’accepter que tu n’as pas toutes les réponses et qu’elles sont limitées dans le temps ».

“Eurovision 2021” et les plans pour le futur

Après avoir remporté le titre cette année, Gjon participera à « l’Eurovision 2021 » mais avec une autre chanson. Avec ceci, la pression pour produire une autre chanson à succès est bien plus grande.

« Avec la nouvelle chanson, je veux démontrer que je ne sais pas faire qu’une chose » s’exprime Gjon. « Nous tentons de composer les chansons de différentes façons. Nous essayons d’avoir une plus grande diversité pour voir quels résultats on peut atteindre. Je sais que j’aurais voulu risquer car je suis jeune et je ne me soucie pas des conséquences ».

« En ce qui concerne mon engagement pour les concerts, la plupart d’entre eux sont annulés à cause de la pandémie. Entre temps, nous travaillons sur un nouvel album avec mon groupe et sommes à la recherche d’un nouveau label qui – vraisemblablement – sera de France. J’ai évalué une offre d’Albanie mais je crois que je dois débuter en français qui est la deuxième langue la plus écoutée après l’anglais. Cela ne veut pas dire que je ne réfléchirai pas à une possibilité de faire quelque chose en Albanie également ».

 La vie sur Mars.

 « Si je devais faire un album, j’aurais aimé faire un cover de la chanson « Life on Mars » de David Bowie. Le texte lui-même et la chanson sont d’une façon extraterrestres et parlent d’une réalité qui nous entoure tous les jours, où tout va de moins et moins bien » explique John en parlant de ses préférences.

« Parmi les artistes, je démarquerais Grace Johns, principalement pour son courage et sa confiance en elle. C’est comme dans la vie, lorsque tu as confiance en toi, tu peux accomplir beaucoup de choses. Pour moi, elle n’est pas seulement une artiste, mais une icone de la musique et de la mode »


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